Perrine Simon-Nahum : « Redevenons acteur de notre propre histoire »

Collapsologie, cancel culture, essentialisme, identitarisme… Perrine Simon-Nahum se dresse contre ce qu’elle appelle « Les déraisons modernes », dans son essai homonyme paru en avril dernier. La philosophe appelle à rompre avec ces déterminismes pour sortir de la sidération actuelle, agir et inventer le monde qui vient.

Propos recueillis par Raphaël Jacomini et Ségolène Raffaitin.

Qu’est-ce qui a motivé la rédaction de cet ouvrage. Y avait-il une urgence à insérer ces réflexions dans le débat public, un appel à penser et agir ?

Perrine Simon-Nahum : Il y a d’abord l’idée que la recherche, le monde de la pensée ne doit pas rester un entre-soi. Il s’agit de tenter d’intervenir dans la société. Les chercheurs et les philosophes sont là aussi pour permettre aux gens de réfléchir sur leur quotidien, le sens qu’ils donnent à leur vie. L’urgence était aussi liée à la manière dont les gens se représentent l’époque que nous vivons en termes négatifs. Dans leur façon par exemple de distinguer le “monde d’avant” et le “monde d’après”. J’avais aussi envie d’apporter un peu de complexité dans nos représentations.

La collapsologie, l’une des déraisons modernes que vous analysez, alerte sur l’urgence écologique et l’effondrement de nos civilisations industrielles dans les années à venir. Comment la collapsologie nous met-elle à l’écart de notre histoire ?

P.S-N : Elle nous met à l’écart de l’histoire parce qu’elle condamne le futur. L’idéologie collapsologue explique que le changement ne pourra se faire qu’à travers l’advenue d’une catastrophe et que, quoi que nous fassions, nous agissons mal car nous ne faisons que hâter son arrivée. Il n’y a donc rien à faire. Manière de dire que nous ne sommes plus maîtres de notre propre avenir.

Qu’est-ce qui distingue, selon vous, la collapsologie d’une théorie scientifique ?

P.S-N : Il s’agit de la seule science dont les résultats sont toujours infirmés et qui, malgré tout, se proclame toujours valide. Si la catastrophe arrivait, les collapsologues ne seraient plus là pour en parler. Nous non plus d’ailleurs. Sous couvert d’accumulations de statistiques, de production de scénarios, cette “science” devient une idéologie par le simple fait que ceux qui la promeuvent ne modifient jamais leurs hypothèses de départ.

Vous dénoncez également des pensées identitaristes (féminisme et décolonialisme radicaux, par exemple) qu’y a-t-il de commun entre ces mouvements et la collapsologie ?

P.S-N : Chacun nous exclut de l’histoire, pour des raisons différentes. Les collapsologues nous disent que nous n’avons plus d’avenir, les pensées de l’identité que nous sommes entièrement déterminés par notre passé. Ces idéologies procèdent à un aplatissement du temps. Le présent perd ainsi toute épaisseur et nous sommes prisonniers, pris entre le passé et un avenir qui n’aura pas lieu. Ce sont deux déterminismes qui, sous couvert d’émancipation, nous privent de la liberté d’agir au présent. Ils le font à travers une bien-pensance morale qui fait appel à l’intimidation et à la culpabilisation.

Vous qualifieriez cette bien-pensance de « dictature de la morale » ?

P.S-N : Oui, une dictature de la pensée qui fonctionne à travers la violence de la langue. S’agissant des pensées identitaires, elles refusent tout débat avec quelqu’un qui serait d’avis contraire. L’effet de ces deux courants de pensée est simple. Ils n’autorisent la parole que des groupes qui leur apparaissent comme légitimes à la prendre. Ils confisquent à la fois les formes du débat démocratique et leur lieu.

Comment cette dictature de la pensée s’incarne-t-elle concrètement ?

P.S-N : La woke culture en est l’une des meilleures expressions. Cette culture de l’éveil, où il faut toujours être à l’affût de toute discrimination, de toute forme d’absence de reconnaissance, sans cesse aux aguets d’offenses dont vous pourriez être victime de la part de la société, est mortifère. Elle nous enferme dans notre identité, ne nous définit qu’à travers elle et efface ce qui pourrait paraître contraire aux opinions que nous professions. Prenez le Projet 1619 lancé par le New York Times. Il s’agit d’une réécriture de l’histoire qui consiste à montrer que les États-Unis n’ont pas été fondés par les Pilgrims (les Pères Fondateurs) mais au contraire par une quinzaine d’esclaves noirs débarqués sur les côtes de Virginie en 1619 par un navire négrier. On efface ainsi le récit national américain, en montrant de plus que ce récit, qui se veut un récit d’émancipation, puisque les Pères fondateurs étaient venus pour échapper au pouvoir colonial britannique, est en fait fondé sur un acte liberticide, à savoir l’esclavage des noirs. Un courant envahit les médias, les universités, la société américaine et maintenant française : vous n’avez plus le droit d’enseigner un certain nombre d’œuvres ou d’auteurs sous prétexte que vous porteriez atteinte à un principe d’égalité qui n’a aucun sens. En choisissant d’enseigner Platon ou Aristote vous ne reconnaîtriez pas la valeur des autres cultures. Ainsi faut-il les faire disparaître de nos programmes au prétexte que nous devrions à la place enseigner des œuvres écrites par des auteurs issus de minorités. À la Sorbonne, on interdit une représentation des Suppliantes d’Eschyle avec un masque noir. Il y a quelques jours, un compositeur reconnu Bright Sheng a dû démissionner de son poste d’enseignant à l’Université de Virginie. Le prétexte ? Faisant travailler ses étudiants sur l’opéra de Verdi, Othello, il leur avait projeté le film de Laurence Olivier où celui-ci apparaît en blackface , sans doute par souci de réalisme qui caractérisait le cinéma du début des années 1960 puisqu’Othello est un Maure. Nous vivons un véritable suicide culturel.

Jean-Michel Blanquer s’est récemment insurgé, dans un entretien au Monde, contre l’arrivée de la woke culture en France. Que pensez-vous de la réponse politique française ?

P.S-N : Elle est essentielle. La woke culture se diffuse à l’université, les postes de recrutement sont dessinés sur des axes prioritairement définis autour de la théorie du genre ou la pensée décoloniale. On introduit même l’écriture inclusive dans les collèges et lycées. Enseigner aux jeunes générations que n’importe quel auteur vaut autant que Platon ou Aristote parce qu’il a été colonisé, c’est perdre de vue une certaine hiérarchie des valeurs culturelles, celle qui place au sommet de ce que nous souhaitons transmettre les œuvres qui illustrent un geste d’humanisme et d’émancipation. L’éducation est là non pour nous effacer ce qui nous déplaît mais pour cultiver chez nos étudiants l’esprit critique. Il est essentiel que l’État réagisse.

Est-ce qu’une pensée complexe peut encore être audible ?

P.S-N : Nous devons tout faire pour qu’elle le soit parce que le monde est ainsi. Les populismes fleurissent sur une pensée simple. Il faut expliquer aux gens que le monde n’est pas comme cela. Ils en ont tout à fait conscience puisque c’est ce qu’ils vivent chaque jour. Les médias doivent jouer leur rôle dans l’explicitation de cette complexité.

Comment pourrions-nous réconcilier ces revendications sans tomber dans l’enfermement ?

P.S-N : En proposant un projet qui soit à la fois un projet individuel et collectif, qui permette d’être acteur de sa propre vie. Certes, nous sommes tous déterminés. Nous venons d’une famille, appartenons à un pays, à une certaine classe sociale, mais cela ne nous interdit pas d’évoluer, en nous appuyant sur notre identité pour nous ouvrir aux autres. Nous nous transformons biologiquement, il n’y a aucune raison que nous n’évoluions pas intellectuellement. L’idée de ces politiques construites autour de l’identité affirme au contraire que les enracinements qui sont les nôtres excluent toute autre forme de définition. Je crois que c’est en redevenant acteur de notre propre histoire, au niveau même le plus modeste, au quotidien, que nous pouvons combattre ces situations d’enfermement.

Vous écrivez que la crise que nous traversons peut-être perçue comme « une chance du point de vue de la pensée », dans quelle mesure ?

P.S-N : La crise n’est pas une chance car il faut penser à tous ceux qui ont perdu la vie. Jamais on ne pourra dire que c’est quelque chose de positif en soi. Nous pouvons cependant y voir un moyen de rebondir. Pour les collapsologues, cette crise était du pain bénit dans la mesure où elle venait à leurs yeux confirmer leurs prédictions. Mais je crois qu’il faut se saisir des événements pour ne pas les vivre comme des fatalités. Ce sont des mises en alerte qui nous permettent de pointer des dérèglements dans la société ; la nécessité de changer des choses et d’engager maintenant des transitions, des politiques qui nous paraîtront plus satisfaisantes.

Vous mettez en avant dans votre ouvrage l’importance des relations sociales, une philosophie de la relation. Pendant la crise un nouveau vocabulaire a émergé avec des expressions comme télétravail, gestes barrières, distanciation sociale…. Ce nouveau vocabulaire ne risque-t-il pas favoriser un cloisonnement encore plus grand entre les individus ?

P.S-N : Un énorme travail est à faire au niveau du langage. Nous utilisons en ce moment un langage qui antagonise, nous monte les uns contre les autres. Ce que font les politiques identitaires : transporter la violence des situations sociales -et que je ne nie pas-, la retranscrire et la figer à travers des expressions qui irradient maintenant dans tout le débat public. Tel est le cas par exemple du terme « racisé » qui signifie que vous êtes déterminé par la couleur de votre peau. Je vous renvoie ici au très beau livre de Rachel Khan. Les déterminismes biologiques sont liberticides car il est très difficile de s’en libérer.

Au-delà du déterminisme, ne peut-on pas, malgré tout, poser un autre regard sur ces mots ?

P.S-N : En réalité, ces mots suppriment la complexité. La langue est performative, elle a des effets sur le réel. Ce type de détermination, d’assignation, s’accompagne d’un nouveau concept : le concept des phénomènes “systémiques”. Que dit-il ? Que même si vous n’êtes pas consciemment coupable des discriminations dont vous pourriez être porteur en raison de votre origine, vous l’êtes néanmoins inconsciemment en raison du racisme systémique de nos sociétés. Le déterminisme social joue ici à plein. On peut donc créer de nouveaux mots, mais il ne faut jamais oublier la complexité de la syntaxe qui les entoure.

En vous inspirant d’une pensée de Kant, vous dites que « la fin des temps » pourrait être utile pour notre présent, comment s’approprier cette idée ?

P.S-N : Nous en avons tous plus ou moins l’intuition. Raymond Aron le dit dans son Introduction à la philosophie de l’histoire. Les individus que nous sommes vivent au travers de deux dimensions. Celle de notre vie individuelle, forcément finie -nous savons tous que nous sommes mortels-. À celle-là s’ajoute le sentiment que nous savons que notre vie participe d’une dimension qui la dépasse : l’aventure humaine, une humanité pour l’émancipation de laquelle nous nous engageons, pour laquelle il nous arrive de rêver qu’elle vivra des temps de paix et de création. Ainsi, cette idée de la « fin des temps » réinterprétée selon un vocabulaire kantien, cesse d’être quelque chose qui nous écrase, mais devient au contraire quelque chose qui donne un sens à nos existences.

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Vous trouverez sur ce site les interviews réalisées par les étudiants en M1 à l'IJBA dans le cadre des Tribunes de la Presse de Bordeaux

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