Marc Fontecave : « Mon combat est celui de la pédagogie »

Pour Marc Fontecave, professeur au Collège de France et membre de l’Académie des Sciences, si la fonction du scientifique n’est pas de faire des choix politiques, il joue cependant un rôle primordial et doit éclairer la prise de décision.

Propos recueillis par Margaux Longeroche et Thomas Chollet-Lunot.

Aujourd’hui, dans le contexte post covid de discrédit des élites scientifiques, comment définissez-vous le rôle du scientifique dans la société ?

Marc Fontecave : Il y a effectivement une critique de la science, de la place de l’homme dans la nature et sur la terre. Cette science est vue comme génératrice de problèmes et de pollution. Pour un chimiste comme moi, c’est particulièrement vrai. La science a conduit à une révolution industrielle qui pollue, certes, mais on oublie tout ce qu’elle nous a apporté, son importance dans notre société et dans notre vie. Depuis 20 ans, plusieurs centaines de millions de gens sont sortis de la misère grâce à elle. La place du scientifique n’est évidemment pas celle du politique. Ce n’est pas au scientifique de faire des choix. Mais je crois qu’il doit être beaucoup plus sollicité pour instruire les dossiers scientifiques. En France un tas d’institutions ont leur part à jouer dans l’instruction de ces dossiers. Je pense, entre autres, à l’INSERM (Institut national de la santé et de la recherche médicale), au CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique), à l’INRA (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement), ou encore à l’Académie des Sciences, dont je fais partie.

Vous choisissez de prendre part au débat public et politique. Pourquoi est-ce important pour vous ?

M. F. : Je sais que beaucoup de chercheurs hésitent à le faire parce que cela prend du temps. C’est une autre façon de travailler, et un risque. Nous entrons dans un débat qui n’est pas notre débat habituel entre scientifiques. Ce débat-là est rarement violent, nous essayons collectivement de comprendre les choses, d’élaborer des théories qui peuvent servir pour ensuite aller plus loin. Le débat politique est beaucoup plus vif, et donc plus difficile. Cela prend du temps et il s’agit d’un autre exercice. Il faut faire un effort pédagogique pour traduire les choses compliquées en termes plus compréhensibles pour le citoyen. Pour ma part, je le fais parce que, de tout temps, j’ai été engagé. Je suis un scientifique engagé. Je n’ai pas d’agenda politique mais j’ai été militant dans le passé, conseiller municipal ou président d’association, y compris sportive. Dans le domaine qui m’intéresse et dans lequel je prétends avoir quelques compétences, le débat est mal posé, peu clair et détourné par un certain nombre d’idéologies. Je me suis senti dans l’obligation d’apporter mon éclairage, et il me fallait rentrer dans ce monde politique, au sens noble du terme. Mon combat est d’abord celui de la pédagogie. Donner des chiffres aux gens, essayer d’expliquer. Mais on part de loin.

A ce titre, comment former et informer les citoyens sur les questions écologiques alors que la défiance envers les scientifiques est aussi forte ?

M. F. : C’est une vraie question, très importante et très difficile. Je crois qu’il y a un déficit de formation et d’éducation en France, et la nécessité d’une acculturation scientifique. Dans certains pays, la culture scientifique est beaucoup plus forte que chez nous. Pour répondre directement à cette interrogation, je n’ai pas de solution. Au fond, si on dit que les problèmes sont très compliqués et qu’ils nécessitent de la formation et de la culture scientifique, on sous-entend que les citoyens qui ne l’ont pas n’ont pas leur mot à dire. Et qu’il n’y aurait que la parole des experts qui serait légitime. A l’inverse, on ne peut pas se satisfaire d’un système où les problèmes complexes et techniques peuvent être traités à la légère et où n’importe qui vient donner son avis. En général, les gens expriment une forme de bon sens. Or Bachelard disait : « faire de la science, c’est penser contre son cerveau ». Le bon sens est rarement la bonne solution en science.

Dans votre ouvrage Halte au catastrophisme ! paru en octobre 2020, vous approuvez la place donnée au conseil scientifique par le gouvernement pendant la crise du Covid-19. Pourtant, au fil du temps, l’exécutif a éloigné cette instance des décisions politiques. Comment l’expliquez-vous ?

M. F. : J’ai effectivement fait partie de ceux qui se sont réjouis de la création du Conseil Scientifique autour d’Emmanuel Macron pendant la crise sanitaire. Je trouve que les choses se sont relativement bien passées. Tout n’a pas été parfait mais les scientifiques sont restés à leur place. Ils ont exprimé leur doute, car la science est aussi composée du doute. L’exécutif politique a parfois dû choisir contre la proposition scientifique, car il avait d’autres éléments en mains. Je n’ai aucun problème à ce que le politique instruise le dossier avec l’information scientifique, mais aussi avec ce que lui disent les préfets en région ou le Ministre du Budget. Je pense que c’est au contraire la preuve d’un bon fonctionnement du système.

Que pensez-vous plus généralement de la relation actuelle entre les politiques et les scientifiques, notamment sur la transition énergétique ?

M. F. : Je regrette que le politique n’ait pas plus de courage face à un sujet aussi délicat. Je veux parler du sentiment qu’une catastrophe imminente impliquerait de prendre des mesures radicales, qu’on n’aurait pas le temps d’instruire les choses de façon rationnelle. Certains tombent dans le panneau, y compris sans doute le gouvernement. Il y a des questions très lourdes, comme l’avenir du nucléaire en France. On ne peut pas les traiter avec 150 citoyens tirés au hasard dans une Convention citoyenne. D’ailleurs, ils ne l’ont pas traitée. C’est un non-sens que d’essayer d’avoir la vision d’une politique énergétique et écologique avec 150 personnes qui n’y connaissent rien. A l’inverse, nous avons effectué un travail colossal avec le comité énergie de l’Académie des sciences que je préside. Le 8 juillet 2021, nous avons produit deux gros rapports, fruits de presque un an de travail sur le nucléaire d’aujourd’hui et celui du futur, ainsi que des recommandations. Voilà un exemple typique de ce que des scientifiques non politiquement marqués peuvent mettre à disposition des politiques. Finalement, on voit bien que le sujet est difficile, puisqu’un même président peut donner la parole au scientifique, lui faire confiance, et dans le même temps, transmettre l’idée que les experts n’ont pas à donner leurs points de vue et leurs connaissances sur le sujet de l’énergie et du climat.

Emmanuel Macron a récemment annoncé une subvention d’un milliard sur le nucléaire avec un choix stratégique de se porter vers les petits réacteurs qu’on appelle SMR dans le plan France 2030. Qu’en pensez-vous ?

M. F. : Cette décision est intéressante mais insuffisante. A la fois pour des questions techniques et politiques. Pour le moment, en France, ce type de petits réacteurs n’existe que sur le papier. Nous n’avons pas de prototypes. Ils étaient destinés à l’exportation parce qu’adaptés à des pays où la consommation d’énergie est moins élevée. Ils sont aussi plus sûrs et plus faciles à manipuler. Mais ça ne résout en rien la place du nucléaire ici puisqu’on ne va pas recouvrir la France de petits réacteurs. Si on ne fait rien, il n’y aura plus de nucléaire en 2050. Emmanuel Macron sait très bien qu’il faut renouveler les EPR français. Mais il n’a pas le courage de le dire à cause des problèmes de Flamanville. Alors il parle quand même de nucléaire à travers une proposition qui ne résout en rien les problèmes.

Vous notez dans votre ouvrage qu’« aucune révolution technologique dans l’histoire de l’humanité ne fut le produit d’une décision politique ou d’un décret, mais plutôt celui de découvertes, d’innovations … ». Si le politique ne découvre rien directement, n’est-ce pas lui qui décide des moyens alloués, des budgets ?

M. F. : Le citoyen, à travers l’État, peut promouvoir la recherche scientifique avec des subventions. Mais vous pouvez mettre autant d’argent que vous le voulez, si le problème technique n’est pas résolu, il ne se passera rien. Entre la découverte scientifique et la réalisation à grande échelle, il s’agit toujours d’un cycle d’une à deux générations. Pour le nucléaire, c’est la même chose. On est en 1905 quand Einstein et les physiciens du début du XXe siècle découvrent toutes les théories en lien avec l’atome. Les premières centrales nucléaires ont été construites en 1970. De même, les antivax refusent le vaccin ARN parce que tout est allé trop vite selon eux. Mais la découverte de l’ARN a eu lieu dans les années 1960. Entre-temps, il a fallu que tout un tas d’innovations voient le jour, où la chimie a joué un rôle important : modification des acides nucléiques pour qu’ils ne soient pas dégradés par les cellules et soient stabilisés, production à grande échelle de ces acides etc… Les États ont soutenu la recherche et les start-ups qui se sont lancées sur le sujet. Et, c’est pour toutes ces raisons que maintenant, on peut faire le vaccin ARN qu’on n’aurait pas pu faire il y a 30 ans. Mais si en 1960, le gouvernement avait dit « dans 5 ans je veux un vaccin ARN » j’aurais dit « il n’y aura pas de vaccin ARN en 5 ans ». Comme je vous dis maintenant : « il n’y aura pas de 0% carbone en 2050 ».

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Vous trouverez sur ce site les interviews réalisées par les étudiants en M1 à l'IJBA dans le cadre des Tribunes de la Presse de Bordeaux

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