Jeff Hawkins : “La politique étrangère de Donald Trump ? Un tas de tweets et des signatures de morceaux de papier…. qui ne voulaient rien dire”

Propos recueillis par Juliette Brossault et Joseph Lacroix Nahmias
15/12/2020

Chercheur associé à l’IRIS et enseignant à Sciences Po Paris, Jeff Hawkins est un ancien ambassadeur américain en Centrafrique. Il analyse les quatre années de politique étrangère sous l’ère de Donald Trump et apporte un éclairage sur celle que prendra Joe Biden.

Êtes-vous rassuré par la victoire de Joe Biden aux élections présidentielles américaines? Que va-t-il advenir de Donald Trump sur la scène politique intérieure?

Jeff Hawkins : Bien sûr que je suis rassuré par la victoire de Biden. Mais je pense que la situation politique reste très tendue. Les élections sénatoriales dans l’État de Géorgie, qui ont lieu début janvier, sont d’une importance capitale. Si Biden n’a pas une majorité au Sénat, gouverner va devenir très difficile. Les Républicains vont certainement faire une guerre outrancière à ce nouveau président avec pour objectif de rendre ce pays ingouvernable.

Concernant Donald Trump, il me semble peu probable qu’il se retire. Par nature, il s’agit de quelqu’un qui a une soif démesurée d’attention. Il a aussi une base politique et un électorat très important qu’il ne va pas vouloir gaspiller. Il ne voudra pas non plus apparaître en tant que perdant. Donald Trump restera un paramètre incontournable pour le parti républicain et, de mon point de vue, il sera un facteur assez dangereux dans la politique américaine pour les quatre années à venir. Le statut de Président ne le restreignant plus, il mènera sa politique à sa guise avec les conséquences qui s’ensuivent.

Ces quatre dernières années la politique étrangère de l’administration Trump s’est concentrée autour d’actes symboliques (rencontre avec Kim Jong-Un, sortie de l’accord sur le nucléaire Iranien, ou encore déplacement de l’ambassade américaine à Jérusalem). Quel bilan en tirez-vous ? En quoi cette stratégie a-t-elle contribué à affaiblir l’image des États-Unis à travers le monde ?

J. H. : L’affaiblissement de l’image des États-Unis à l’étranger est certain. Les alliés historiques des États-Unis ne comptent plus sur nous comme c’était le cas avant. Trump avait une idée fixe : « Make America Great Again, America First ». Il avait fait un certain nombre de promesses et d’actes forts. Tout ce que l’on peut dire c’est qu’il a été assez cohérent. Renégocier l’ALENA, sortir de l’Accord sur le climat, sortir de l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien… il en a parlé pendant la campagne et le moins que l’on puisse dire est qu’il a tenu parole. Le vrai changement, à mon sens, s’est déroulé au Moyen-Orient. Pendant longtemps, les États-Unis s’étaient donnés pour mission de régler le problème Israélo-palestinien. Les accords de Camp David et les accords d’Oslo allaient dans ce sens. Trump a pris parti pour Israël et a volontairement mis sur la touche les Palestiniens pour faire plaisir à son ami Netanyahou. En revanche, il n’a pas hésité à s’en prendre frontalement à l’Iran en le considérant comme l’ennemi principal aux Moyen-Orient, s’alliant plus étroitement encore avec l’Arabie Saoudite de Mohamed Ben Salman et certains États du Golfe. L’administration Trump a fait en sorte d’associer Israël à cette alliance, il s’agit d’un changement assez important sur l’échiquier politique du Moyen-Orient.

Plus globalement, la politique étrangère de Donald Trump était surtout basée sur un tas de tweets, un tas de gestes, de signatures de morceaux de papier qui ne voulaient rien dire. Par exemple, le fameux sommet avec Kim Jong-Un n’a absolument rien donné si ce n’est qu’une poignée de main. Trump pensait pourtant que ça aurait dû lui valoir de recevoir le prix Nobel de la paix… Nous pouvons en conclure que les États-Unis ont isolé leurs alliés et confortés certains régimes autoritaires.

L’historique alliance transatlantique entre l’Europe et les Etats-Unis a été fortement détériorée. Joe Biden tentera certainement de renouer les liens préexistants avec ces alliés traditionnels. S’agira-t-il d’un nouvel axe transatlantique fort ou au contraire d’une alliance historique de façade?

J. H. : Nous avons tendance à sous-estimer l’importance des valeurs américaines dans la politique étrangère des États-Unis. S’il y a une région du monde avec qui nous partageons les mêmes valeurs, c’est l’Europe. Un vide s’est créé sur le Vieux-Continent pendant les quatre années de Donald Trump. Joe Biden a l’intention de revenir le combler. Non pas avec un leadership où nous tapons du poing sur la table mais où on fédère. Je pense notamment à la crise de la Covid. Le manque de leadership à l’échelle mondiale, et notamment américaine, autour de cette pandémie était criant. Trump était tellement obsédé par ces élections qu’il allait jusqu’à nier l’existence d’une maladie pour faire plaisir à son électorat. Mais ce temps-là est révolu. Nous avons désormais des partenaires, surtout en Europe, qui partagent nos valeurs et qui seraient prêts à travailler avec nous. Les contentieux ne disparaîtront pas, surtout autour du commerce, mais ils seront réglés de façon mature et diplomatique. L’Europe, quant à elle, reste un marché énorme. Les liens économiques et culturels demeurent primordiaux dans la relation transatlantique. Si Donald Trump a cherché ces divisions pour des raisons politiques qui lui étaient propres, ce n’est pas la position de l’Amérique en général. Et cela ne sera pas la position de Joe Biden.

La politique menée par Donald Trump sur la scène internationale a permis de laisser la place à d’autres puissances qui ont su en tirer profit. La Chine a mis en œuvre son projet des Nouvelles routes de la soie et investit massivement en Afrique, la Russie en a profité pour accroître son influence, notamment en Syrie et en Lybie. Comment l’Amérique pourra-elle retrouver son leadership et surtout le souhaite-t-elle ?

J. H. : En ce qui concerne l’Europe, cela devrait se faire naturellement parce que ces liens historiques existent depuis toujours. Sur d’autres champs d’actions, la question peut se poser. Je pense notamment à l’Afrique, à la Chine et à la Russie qui sont très impliquées ces derniers temps. La Chine, par exemple, est très concentrée sur ses intérêts économiques et réalise des investissements conséquents. Cependant, elle n’a pas vraiment ce leadership à l’américaine. Les États-Unis agissent pendant les crises, contribuent à l’aide humanitaire, exercent un plaidoyer sincère pour la démocratie. La Chine a beau construire des stades et des chemins de fer, ce pays ne peut pas être considéré comme un leader. C’est là que se trouve la marge de manœuvre pour la diplomatie américaine, que ce soit en Afrique ou même en Asie. Nous avons certainement laissé une place vacante, notamment sur l’accord de partenariat transpacifique (TPP), un accord de commerce qui était prévu sous B. Obama avec les pays d’Asie du sud-est. Trump l’a abandonné. La Chine en a profité pour prendre la place. Beaucoup de choses restent à reconstruire comme par exemple recréer une concurrence loyale et correcte, et non belliqueuse vis-à-vis de ces puissances. Si ces états, et notamment la Russie, dépassent les limites, les États-Unis et leurs alliés mettront tout en œuvre pour les stopper. Ce n’était plus le cas durant le mandat de Trump.

Pour une majorité de Démocrates, la lutte contre le populisme et certains états autoritaires semblent être une préoccupation majeure. Quelle position Joe Biden va-t-il adopter face au Brésil de Bolsonaro, à l’Arabie Saoudite de Mohamed Ben Salman ou encore face à la Turquie d’Erdogan ?

J.H. : Les droits de l’Homme vont réapparaître dans les discours de l’Amérique. Sous l’administration Trump, c’était le silence radio. Nous ne parlions pas de l’assassinat de Khashoggi par l’Arabie Saoudite ou du traitement des ouïgours par la Chine, sauf si nous y trouvions un intérêt. Cependant, depuis que nous sommes en guerre commerciale avec la Chine, les critiques sur les droits de l’homme se font plus courantes. Le dialogue sur les droits de l’homme fera partie de l’agenda de l’administration Biden. Selon les documents de campagne, le président élu souhaiterait organiser une conférence sur la démocratie. Joe Biden cherche à renouer un dialogue avec les démocraties et à encourager les pays qui le sont moins à le devenir. Pour les défenseurs de la démocratie et des droits de l’Homme, l’arrivée de Biden va être une bouffée d’oxygène. Depuis quelque temps, l’Amérique était assez silencieuse sur ces sujets-là.

De 2015 à 2017, vous étiez ambassadeur à Bangui en Centrafrique. Donald Trump, lui, n’a jamais mis les pieds sur le continent africain durant son mandat. Que peuvent attendre les pays africains de l’arrivée de Joe Biden

J.H. : L’Afrique n’a jamais été la priorité numéro un de l’administration à Washington. Dans l’équipe de Joe Biden, des hommes et des femmes connaissent parfaitement bien l’Afrique. Joe Biden lui-même, y est allé plusieurs fois quand il était vice-président et quand il était président de la Commission des affaires étrangères au Sénat. Sa nouvelle ambassadrice aux Nations Unis, Linda Thomas Greenfield, a été sous-secrétaire d’État pour l’Afrique sous Obama. Anthony Blinken, le nouveau secrétaire d’état aux affaires étrangères lui aussi, connaît bien le continent. La nouvelle administration devra régler les crises en collaboration avec la communauté internationale, les Nations Unis, la Banque mondiale mais aussi avec des instances comme l’Union Africaine. La nouvelle administration, j’en suis convaincu, prendra conscience de l’importance des défis auxquels devra se confronter le continent africain.

Quel rôle va- tenir la vice-présidente, Kamala Harris, dans la politique étrangère américaine ?

J.H. : Par le passé, la vice-présidence n’était pas importante. Lyndon Johnson, par exemple, vice-président de John Kennedy, était désespéré. En tant que chef de la majorité au Sénat il était puissant mais en tant que vice-président on l’ignorait totalement. Depuis quelque temps, cela a changé, avec Al Gore assez influent dans l’administration Clinton mais surtout depuis Bush avec Dick Cheney. Ce dernier était extrêmement puissant. La vice-présidence est devenue un centre de pouvoir à proprement parler à Washington. Cela sera sans doute pareil pour Kamala Harris. Mais elle ne sera pas un centre de contre-pouvoir. Quelles que soient les différences qu’elle pourrait avoir politiquement avec le Président, ils vont être soudés. Joe Biden a plus ou moins laissé entendre qu’il voulait jouer le rôle de pont entre la vieille génération et la nouvelle génération. Kamala Harris fait partie de cette nouvelle génération. Ça ne m’étonnerait pas du tout de la voir se présenter en 2024. Ces quatre années sont donc très importantes pour elle. Il sera très intéressant de voir quel dossier le président lui confie.

Vous trouverez sur ce site les interviews réalisées par les étudiants en M1 à l'IJBA dans le cadre des Tribunes de la Presse de Bordeaux

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