Cécile Prieur : « La colère féministe est présente et l’affirmation politique doit trouver un débouché »

Depuis MeToo, le féminisme occidental a retroussé les manches et bousculé la société. Mais il est des lieux de pouvoir où il peine encore à se faire entendre. Cécile Prieur, directrice de la rédaction de L’Obs, explique comment la presse joue un rôle dans la quête de l’égalité et de la parité à travers sa représentation du monde politique.

Propos recueillis par Colombe Serrand et Vivien Latour.

Quelle est votre définition du féminisme et quel lien établissez-vous entre ce mouvement et le pouvoir ?

Cécile Prieur : Il est un mouvement d’émancipation des femmes et la manière dont les femmes ont pensé leur groupe particulier et sa place dans les structures de pouvoir. C’est le moment où les femmes commencent à prendre la parole. Un mouvement fluctuant dans son expression publique. Nous sommes désormais dans un moment de réaffirmation, enclenché par la vague MeToo, qui a conscientisé les particularismes des femmes dans l’atteinte à l’intégrité de leurs corps, dans le système patriarcal. Le féminisme est un mouvement non acquis, vécu comme un combat, ou comme un débat. Son rapport au pouvoir demeure complexe. Si l’on prend l’entourage proche du Président, il est presque totalement masculin. Au niveau du gouvernement, il y a une parité de façade et pas de parité au sens du pouvoir, puisque les postes importants sont détenus par des hommes. L’attribution des rôles reste extrêmement genrée dans la société. Certains lieux de pouvoir se féminisent doucement, comme les médias. Des avancées, certes. Certaines symboliques qui cachent la forêt, mais le plafond de verre demeure très épais dans certains milieux.

Est-ce que la multiplicité des groupes féministes ne fait pas perdre une forme de puissance au combat des femmes ? Féministes de gauche, de droite, universitaires… Que penser de ces mouvements qui vont à l’encontre de l’objectif même du féminisme, l’égalité ?

C.P : Comme les autres mouvements d’émancipation, le féminisme a toujours été pluriel. Un clivage souvent générationnel existe entre féministes qui pourraient se qualifier d’universalistes, et d’autres essentialistes. Certaines sensibilités peuvent se heurter. Si parfois, cela peut faire du mal à la représentation globale, il est naturel qu’il y ait des débats, des fractures, mais ce n’est pas l’essentiel. La société avance vite, il faut aussi parler de l’accélération des enjeux de société et des mentalités qui progressent. Je reste frappée par les changements de conversation sur le rapport femmes-hommes. Nous allons fêter les 4 ans de MeToo, un événement majeur qui a changé ces rapports en Occident, dans certains milieux.

Pour vous, Alice Coffin est-elle une figure de proue du féminisme ? Pensez-vous que ça soit le rôle d’un journal comme L’Obs, un média progressiste, de mettre en avant autant de radicalité ?

C.P : Alice Coffin est une militante qui porte une certaine radicalité, mais, pour avoir lu Le Génie Lesbien, elle réfléchit, sans posture. Elle est la seule féministe qui a accepté le débat avec Alain Finkielkraut. Je ne porte pas de jugement. Je suis journaliste et raconte ce qui se joue, ce qui se vit. Ce débat me semble passionnant. C’est l’expression de deux systèmes de pensées différents, clairement affirmés, mais dans le respect de chacun. Pour la manière dont les mouvements de gauche ou les mouvements d’émancipation se structurent, nous ne sommes pas là pour donner les bons points. Si dans l’espace public s’expriment des manières différentes de concevoir les rapports de pouvoir, les rapports femmes-hommes, notre rôle à nous, en tant que média ouvert, est de créer la discussion.

Malgré l’engagement du gouvernement Macron autour des violences faites aux femmes, ces dernières sont toujours en nombre important. Pensez-vous qu’une femme présidente pourrait se saisir autrement de ces questions ?

C.P : Ce n’est pas parce que vous êtes une femme ou un homme que vous avez une vision qui vous permette d’agir sur de telles questions. Une femme présidente, ce serait un symbole. J’en serais ravie, mais pour arriver à cette situation, il faudrait plus de représentations féminines dans l’espace public. Pour le moment, nous avons trois personnalités importantes avec Marine Le Pen, Anne Hidalgo et Valérie Pécresse. Ce n’était pas le cas en 2017. Il s’agit d’une question institutionnelle, nous n’avons eu que des présidents hommes, qui n’ont nommé que des premiers ministres hommes, avec pour exception Édith Cresson de 1991 à 1992. La marge de manœuvre symbolique est immense, le problème étant que le pouvoir des femmes procède des hommes, elles sont nommées par eux.

Quels mécanismes pourraient mener à cette parité politique ?

C.P : Les systèmes de quotas me paraissent intéressants, il ne faut pas les négliger. L’action des pouvoirs publics et le discours publics sont aussi primordiaux. Le féminisme doit demeurer pluriel et attaquer toutes les couches de la société.

Que peut la presse pour aider le féminisme ?

C.P : Elle peut relayer le réel comme MeToo, comme, par exemple, lorsque L’Obs a participé à dénoncer l’affaire Duhamel. Il y a aussi les choix éditoriaux que l’on peut faire, comme nous avons fait avec Coffin, notre grand portrait sur l’essayiste Mona Cholet, ou Elizabeth Badinter à l’époque. Notre travail est de ne pas être exclusif.

Comment expliquer que 83,4% des personnes apparaissant à la Une des principaux titres de presse française sont des hommes ? Quelle critique de l’action des médias peut-on tirer de pareil constat ?

C.P : Avec MeToo, la presse française s’est mise à conscientiser le fait que les femmes n’étaient pas assez visibles et quand elles étaient en Une, elles étaient en position de victimes. Chez L’Obs, nous avons presque atteint la parité. Nous avons fait énormément de Unes avec des femmes et nous allons continuer d’en faire. Mais le système politique et la structuration de pouvoir actuels ne nous aident pas puisque les hommes les dominent, ils sont donc naturellement représentés et on se retrouve avec un biais genré. Tous ces débats et discussions sont essentiels car plus on mettra de femmes à la Une, plus la représentation paritaire sera normalisée.

Nous sommes en pleine campagne présidentielle. Comment L’Obs va-t-il s’y prendre pour rendre plus visibles les candidates ?

C.P : La parité et le féminisme sont des thèmes qui traversent la société mais la campagne présidentielle n’est pas directement sur ces enjeux-là. À l’exception de Sandrine Rousseau pour qui le féminisme était un point névralgique de sa campagne. Le rôle de L’Obs est à la fois d’éclairer ces questions, et de suivre la campagne comme elle se structure. Si les débats portent par exemple sur le pouvoir d’achat ou les relations avec l’Otan, nous allons nous concentrer en priorité sur ces questions. Nous devons aussi éclairer les angles morts des grandes thématiques, mais on n’attend pas la campagne politique pour ça. Typiquement, nous avons pris pour prétexte la sortie du livre d’Alain Finkielkraut pour organiser le débat avec Alice Coffin et pouvoir parler du féminisme. Mais il faut avoir conscience que ce sujet n’intéresse pas tout le monde. Notre rôle est aussi de ne pas nous focaliser uniquement sur les sujets qui nous animent, au risque de manquer à notre mission civique. Notre travail est de nous déplacer intellectuellement et géographiquement pour aller chercher une réalité qui ne nous est pas directement accessible. Il faut penser contre soi-même et rester ouvert à ce qui n’apparaît pas forcément dans nos radars. Le féminisme est un sujet majeur mais il reste une clé d’explication du monde parmi d’autres.

Et au sein-même d’une rédaction ? Pensez-vous que le féminisme doit y avoir une place majeure, notamment pour permettre aux femmes de mieux s’imposer dans la profession ?

C.P : L’Obs a une direction totalement paritaire : quatre femmes et quatre hommes. Mes chefs de service sont globalement paritaires, à une ou deux exceptions près, et la rédaction est composée à 53% de femmes et 47% d’hommes. Il est pour moi évident de devoir respecter la parité, rien que pour des raisons de diversité intellectuelle et de sensibilité. À L’Obs, il y a des journalistes réellement affirmés dans leur féminisme. De plus, ce sujet est très présent dans notre ligne éditoriale. Nous avons une verticale, Rue 89, qui est concentrée sur les liens intimes et qui fait beaucoup pour le féminisme. Une autre verticale, BibliObs, témoigne de ce mouvement à travers la littérature. Nous créons les conditions pour que chacun puisse avoir l’espace de s’exprimer sur une thématique qui est remplie de nuances. C’est ce qui fait la richesse de notre journalisme.

À ce titre, pensez-vous que le monde politique, comme le monde médiatique, sont capables de maîtriser tous les changements d’une société post MeToo ? L’affaire Darmanin, l’affaire Christophe Gérard, l’affaire Hulot… Qu’est-ce que ça dit des changements de la société et de la capacité du monde politique à les métaboliser ?

C.P : Un des problèmes est que la justice est très mal équipée pour répondre à ces affaires-là. Il y a les règles de prescription qui posent souci, car on ne peut pas poursuivre un homme toute sa vie. Mais il faut du temps aux victimes pour dénoncer leurs agresseurs, et souvent il est trop tard. Il y a aussi les éléments de preuve. Ils sont essentiels. Mais qui manquent toujours. Tout ça n’aide en rien à l’établissement des faits et la plupart du temps la justice classe, ce qui créé de la frustration et de la colère. C’est pour cela que la question de la diversité et de la pluralité des lieux de pouvoirs se pose. MeToo a éveillé quelque chose de très fort chez la plupart des femmes. La colère féministe est présente et l’affirmation politique doit trouver un débouché, d’où le succès de Sandrine Rousseau dans sa campagne. Mais, cela reste quelque chose qui est de l’ordre de la dialectique. Ce n’est pas encore fait, c’est en mouvement. Cela prendra encore quelques années.

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Vous trouverez sur ce site les interviews réalisées par les étudiants en M1 à l'IJBA dans le cadre des Tribunes de la Presse de Bordeaux

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